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La panne des cent jours de Zapatero, par Cécile Chambraud
LE MONDE | 23.06.08 | 13h11 • Mis à jour le 23.06.08 | 13h11
Cent jours après le début de son second mandat, le décor a complètement changé pour José Luis Rodriguez Zapatero. Pendant quatre ans, de 2004 à 2008, presque tout - à l'exception peu surprenante de l'ETA - a semblé sourire au président du gouvernement espagnol. Le chômage et la dette publique baissaient aussi vite que grimpaient les recettes fiscales et les excédents budgétaires, permettant un financement sans douleur de réformes telles que l'allocation dépendance, et ce malgré une baisse des impôts. Accompagnés par un indéniable savoir-faire politique, le mariage gay et les lois féministes ont été adoptés par une société convaincue d'avance. Aujourd'hui, le retournement de la conjoncture économique, la montée de la grogne sociale et les difficultés inhérentes à une majorité relative annoncent une législature bien moins "rose" que la première pour les socialistes espagnols.
Avec la récente grève des camionneurs, la question sociale vient de se rappeler de manière fracassante à M. Zapatero. Pendant tout son premier mandat, marqué par la poursuite de la croissance spectaculaire commencée sous les mandats de son prédécesseur, José Maria Aznar, le chef de l'exécutif avait joui d'une paix sociale à peu près absolue. Les grèves étaient quasiment inexistantes, dans le public comme dans le privé. Pendant de nombreuses années, en contrepartie d'une frénétique création d'emplois - la population occupée est passée de 12,63 millions de personnes en 1996 à 20,48 millions fin 2007, et le chômage de 22,83 % à 8 % -, les Espagnols et les nombreux immigrés attirés par la perspective d'un salaire quasiment assuré ont accepté des emplois peu qualifiés pour des salaires bas et des contrats précaires (un tiers des salariés). L'augmentation du nombre de salaires par foyer assurait un accroissement du pouvoir d'achat.
Conscient de la valeur de la tranquillité sociale, M. Zapatero s'était ensuite concilié les bonnes grâces des syndicats en leur promettant d'emblée qu'aucune réforme portant sur le droit du travail ou les régimes sociaux ne serait adoptée si elle ne recevait
pas préalablement leur accord - il a récidivé mercredi 18 juin. Le patronat, qui réclame un assouplissement substantiel du contrat de travail, a dû se contenter de corrections a minima visant à modérer le recours aux contrats à durée indéterminée, et la réforme des retraites s'est limitée à des incitations à prolonger sa vie active.
Pour impopulaire et minoritaire qu'elle ait été, la grève des routiers, superposée à celle des pêcheurs, a fait entrevoir les dégâts que pourrait causer à la paix sociale la hausse des prix. Lors de la publication du dernier chiffre de l'inflation (4,6 % en rythme annuel au mois de mai), les syndicats - les Commissions ouvrières et l'UGT, cette dernière proche des socialistes - ont demandé au gouvernement de faire de la lutte contre la hausse des prix sa priorité et de prévoir l'adoption de clauses de révision salariale dans les conventions collectives afin d'affronter un choc énergétique "de longue durée". Quelques conflits localisés ont eu lieu récemment. Après les chauffeurs de bus de Madrid, les contractuels chargés des parcmètres de la capitale débrayent depuis le 19 mai, pour obtenir une augmentation substantielle de leur salaire, aujourd'hui de 820 euros.
En donnant des visages aux difficultés économiques de certaines catégories sociales, le mouvement des camionneurs, après celui des pêcheurs, a rendu intenable le discours lénifiant adopté par le gouvernement espagnol au regard de la situation économique, qui se caractérise par une hausse accélérée du chômage, un ralentissement fort de l'économie et une inflation record.
Les médias tournent en dérision la consigne gouvernementale qui fait du mot "crise" un tabou auquel les ministres et leur chef substituent toute une gamme d'euphémismes pour porter leur diagnostic, qui va de "ralentissement transitoire maintenant
plus intense" à "ralentissement intense", en passant par "fort ralentissement" ou "difficultés objectives". Ce faisant, l'équipe de M. Zapatero paraît étrangère aux préoccupations quotidiennes d'Espagnols aux prises avec la hausse du remboursement d'emprunts immobiliers et des prix et l'inquiétude provoquée par un chômage en hausse. La presse la mieux disposée s'étonne d'une certaine atonie dans l'action gouvernementale depuis les élections du 9 mars, aucune mesure significative n'ayant été encore prise mise, à part la ristourne de 400 euros par contribuable sur l'impôt sur le revenu. Mêmes les rangs du PSOE, jusqu'à présent d'une discipline à toute épreuve, ont laissé filtrer un certain désarroi fasse à la passivité apparente du gouvernement.
Pourtant, en dépit des arguties de langage, l'inquiétude est bien présente au gouvernement. Elle n'est sans doute
pas étrangère à l'interpellation parfaitement inhabituelle de Jean-Claude Trichet par M. Zapatero, le 7 juin, lui demandant davantage de "prudence" et de "responsabilité". Le président de la Banque centrale européenne venait d'ouvrir la porte à une nouvelle hausse des taux d'intérêt, perspective catastrophique pour de nombreux Espagnols qui remboursent des emprunts immobiliers à taux variable.
Même la popularité du gouvernement et de son chef, très haute depuis quatre ans, commence à se ressentir des difficultés des dernières semaines. Selon les deux sondages les
plus récents, publiés par un journal de droite, El Mundo, et une radio de gauche, la Cadena SER, il ne reste presque rien de l'avance des socialistes sur les conservateurs, et, pour la premières fois, la popularité de M. Zapatero, comme le jugement sur son action, est négative. Et ce n'est à l'évidence
pas l'attrait du Parti populaire, en pleine crise ouverte depuis sa défaite du 9 mars, qui peut être accusé de porter préjudice au gouvernement socialiste.
Le parti pris d'optimisme ne convainc
pas non
plus les autres familles politiques, ce qui est fâcheux lorsque l'on ne dispose que d'une majorité relative au Congrès des députés. Le premier document budgétaire pour 2008 n'a été approuvé que grâce à l'abstention des nationalistes catalans et basques, mais ni les uns ni les autres n'ont accordé la moindre crédibilité aux hypothèses économiques retenues par le ministre de l'économie, Pedro Solbes, pour 2009 : une croissance de 2,3 % et une inflation de 2,7 %. "Vous êtes un conseil de ministres passifs assis devant la télévision en train de regarder les calamités économiques quotidiennes", a cruellement reproché le Catalan Josep Sánchez Llibre au gouvernement.
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Courriel : chambraud@lemonde.fr.
Cécile Chambraud (Correspondante en Espagne)
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